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    Un souvenir sur Rossini
    Par Richard Wagner
    Le 23 juin 2005



    Au début de l’année 1860, à Paris, je dirigeai
    deux fois de suite, sous forme de concert,
    quelques fragments de mes opéras, principalement des pièces symphoniques.

    En très grande majorité, la presse quotidienne exprima des opinions hostiles ; bientôt, même, elle répéta un bon mot attribué à Rossini. Mercadante, son ami, était (disait-on) partisan de ma musique.

    JPEG -
    Richard Wagner

    Là-dessus, Rossini l’avait remis à sa place en lui servant, à dîner, la sauce d’un poisson, en lui faisant remarquer que l’assaisonnement pur et simple suffit à ceux qui ne font aucun cas du plat lui-même et qui se passent de la mélodie en musique.

    Il m’avait été rapporté, sur l’indulgence peu scrupuleuse envers la société très mélangée qui fréquentait tous les soirs les salons du maître, des choses peu engageantes : je ne crus nullement devoir considérer comme fausse l’anecdote qui, notamment dans les journaux allemands, provoquait une grande joie.

    On ne manquait pas de la reproduire salis y ajouter des commentaires élogieux à l’adresse du maître spirituel. Cependant, Rossini crut de sa dignité, lorsque cela vint à ses oreilles, de démentir très expressément, dans une lettre à un rédacteur de journal, cette mauvaise blague, comme il la qualifia ; assurant qu’il ne se permettrait pas de porter un jugement sur moi, car il n’avait eu que par hasard l’occasion d’entendre, exécutée par l’orchestre d’une ville d’eaux allemande, une marche de nia composition, qui, d’ailleurs, lui avait beaucoup plu.

    il professait beaucoup trop d’estime pour un artiste qui cherchait à étendre le domaine de son art, pour se permettre de le blaguer.

    Cette lettre fut, à la demande de Rossini, publiée dans la feuille en question, mais les autres journaux gardèrent soigneusement le silence.

    Je me crus engage par cette attitude de Rossini à annoncer à celui-ci ma visite ; je fus reçu amicalement, et reçus de vive voix la nouvelle assurance des regrets que cette mauvaise plaisanterie avait causés au maître. Dans l’entretien qui s’ensuivit, je cherchai d’ailleurs à expliquer à Rossini que ce bon mot, aussi longtemps même que je l’avais supposé vraiment de son cru, ne m’avait pas affecté, car, par suite de l’attention et des discussions que provoquaient certains passages détachés de mes écrits sur l’art, dénaturés tantôt par méprise, tantôt de propos délibéré, j’étais dans le cas de prêter le flanc à l’équivoque, même pour mes partisans, et je ne pouvais guère espérer la résoudre que par des exécutions très bonnes de mes oeuvres dramatico-lyriques ; avant de les trouver n’importe où, je me résignais avec patience à mon sort, et n’en voulais à personne d’y avoir été mêlé sans le vouloir.

    De mes explications, Rossini sembla conclure avec regret que j’avais des motifs pour n’avoir pas gardé un souvenir excellent du monde musical allemand ; là-dessus, il commença par me décrire brièvement la caractéristique de sa propre carrière d’artiste, et me fit part de son opinion, tenue secrète jusqu’alors, qu’on aurait pu faire de lui quelque chose de bien, s’il était né et avait été élevé dans mon pays. « J’avais de la facilité, déclara-t-il, et peut-être j’aurais pu arriver à quelque chose » Mais l’Italie, continua-t-il, n’était déjà plus, de son temps, le pays où un effort sérieux, surtout dans le domaine de l’opéra, aurait pu être tenté et soutenu : toute chose supérieure y était étouffée brutalement, et le peuple n’y apprenait plus que la fainéantise.

    Aussi, dans sa jeunesse, avait-il grandi inconsciemment au service de cette tendance, et avait il dû acquérir, de droite et de gauche, , tout juste ce qu’il faut pour vivre ; lorsque, avec le temps, il s’était vu en meilleure posture, il était trop tard pour lui ; il lui eût fallu se donner un mal qui l’eût accablé, dans un âge plus avancé.

    Les esprits sérieux devaient donc porter sur lui un jugement indulgent ; lui-même ne prétendait pas à être mis au nombre des héros ; mais une seule chose ne pouvait lui être indifférente, c’était d’être assez méprisé pour être compté parmi les insipides railleurs d’efforts sérieux. Telle était l’origine de sa protestation.
    Ainsi, et par la façon sereine, mais sérieusement bienveillante, dont Rossini s’était exprimé, il me fit l’impression du premier homme vraiment grand et honorable que j’eusse encore rencontré dans le monde artistique.

    Je ne l’ai pas revu depuis cette visite, mais des souvenirs de lui me sont restés.

    Je rédigeai, pour la traduction française en prose de plusieurs de mes poèmes d’opéra, une préface où j’exposais en résumé les idées développées dans mes différents écrits sui l’art, notamment sur les rapports de la musique avec la poésie. Dans l’appréciation de la musique italienne d’opéra moderne, je fus surtout guidé par les confidences et déclarations que, basées sur son expérience propre, m’avait faites Rossini, dans la conversation que je viens de rappeler.

    Précisément, cette partie de mon exposé provoqua l’agitation durable, entretenue jusqu’aujourd’hui encore, dans la presse parisienne.

    J’appris que le vieux maître, relancé jusque chez lui, était assiégé par des racontars et des représentations relatives à mes soi-disant attaques contre lui ; l’événement montra qu’on ne put le décider à faire aucune déclaration contre moi, malgré certains désirs évidents ; j’ignore s’il s’est senti touché par les calomnies qu’on lui colportait, chaque jour, sur mon compte. Je fus prié par des amis de rendre visite à Rossini, pour lui donner des renseignements précis au sujet de cette agitation. Je déclarai ne vouloir rien faire qui pût alimenter de nouveaux malentendus ; si Rossini ne voyait pas clair dans son propre jugement, il me serait impossible de lui donner des éclaircissements de ma façon.

    Après la catastrophe qui, au printemps de 1861, atteignit mon Tannhauser lors de sa représentation à Paris, Liszt, qui était arrivé peu après à Paris et entretenait des relations amicales et fréquentes avec Rossini, me pria de dissiper, par une visite, les derniers nuages qui pouvaient subsister dans mes rapports avec cet homme qui, malgré toutes les incitations hostiles à ma cause, m’avait conservé fermement son amitié.

    Là encore, je sentis que le moment n’était pas venu de vouloir détruire, par des démonstrations extérieures, un malentendu beaucoup plus profond, et, en tout cas, j’avais encore quelque répugnance à donner cours maintenant, comme auparavant, à des interprétations erronées.

    Après le départ de Liszt, Rossini m’envoya de Passy, par un de ses intimes, les partitions que mon ami avait laissées chez lui, et me fit savoir qu’il me les aurait volontiers apportées lui-même si sa mauvaise santé ne l’avait retenu à la maison. Et même, à ce moment, je persistai dans mes résolutions précédentes. Je quittai Paris sans avoir revu Rossini, et pris ainsi sur moi de supporter mes propres reproches pour ma conduite, qu’il était assez délicat d’apprécier, à l’égard de cet homme que j’honorais véritablement.

    Plus tard, j’appris par hasard qu’un journal allemand de musique (Signale für Musik) avait, à l’époque, donné un compte rendu d’une dernière visite que j’aurais jugé à propos de faire à Rossini, après la chute du Tannhàuser, dans le sens d’un pater peccavit tardif. Même, dans ce compte rendu, on attribuait au vieux maître une répartie spirituelle ; comme je l’assurais que je n’avais nullement l’intention de battre toutes les grandeurs du passé, Rossini aurait littéralement répondu, avec son sourire « e Oui, mon cher monsieur Wagner, si vous le pouvez ».

    Je n’avais, certes, que peu d’espoir de voir démentir cette anecdote par Rossini lui-même, car, étant données les expériences antérieures, on avait certainement pris soin de lui cacher les histoires de ce genre qui couraient sur son compte ; cependant, je ne me sentis, pas plus que naguère, obligé de rompre une lance en faveur du diffamé qui, à mes yeux, était évidemment Rossini. Mais depuis la disparition récente du maître, il se manifeste de tous côtés des velléités de publier des esquisses biographiques sur lui ; comme je m’aperçois, hélas qu’il n’y a avant tout qu’un empressement à faire bonne figure avec des histoires de toute provenance, contre lesquelles le défunt ne peut plus protester, je crois ne pouvoir mieux faire, pour prouver mon respect réel à l’égard du disparu, à l’heure actuelle, que de faire connaître mon expérience personnelle, quant à la véracité des anecdotes attribuées à Rossini, et de contribuer ainsi à l’appréciation historique de ces racontars.

    Rossini, qui depuis longtemps n’appartenait plus qu’à la vie privée, et qui semble s’y être comporté à tous égards avec l’indulgence insouciante d’un sceptique enjoué, ne peut certes passer à l’histoire sous une attitude plus fausse qu’avec l’estampille, d’une part, d’un héros de l’art, et, d’autre part, ravalé au rôle de frivole plaisantin.

    Ce serait une grosse erreur de chercher, à la manière de notre critique actuelle qui se pique d’être « impartiale », à assigner à Rossini une place intermédiaire entre ces deux extrêmes.

    Par contre, Rossini ne saurait être estimé à sa juste valeur que lorsqu’on aura tenté une histoire intelligente de notre civilisation au cours de notre siècle, histoire dans laquelle, au lieu de suivre la tendance générale qui attribue à la civilisation de ce siècle un caractère exclusif de progrès universellement florissant, on ne devrait pas perdre de, vue la décadence réelle d’une civilisation antérieure et son, esprit délicat ; si ce caractère de notre époque était exactement décrit, Rossini trouverait aussi exactement la vraie place à laquelle il a droit. Et cette place ne serait pas à mépriser ; car, avec la même importance qu’eurent en leur temps Palestrina, Bach, Mozart, Rossini appartient au sien ; si l’époque de ces maîtres était une période d’efforts et d’espoir qui fut recréée par leur forte individualité, l’époque de Rossini devrait être considérée selon les propres expressions (jugements) du maître, qu’il exprimait devant ceux auxquels il accordait du sérieux et de la sincérité, mais qu’il cachait sans doute lorsqu’il devait se sentir épié par les mauvais plaisants de son entourage de parasites.

    Alors, mais alors seulement, Rossini serait apprécié et jugé selon son mérite véritable et très personnel ; ce qui manquait de dignité à ce mérite ne serait imputé ni à ses dons, ni à sa conscience artistique, mais simplement à son public et à son milieu, qui lui rendirent difficile de s’élever au-dessus de son temps, et partant de participer à la grandeur des véritables héros de l’art.

    Avant qu’un historien professionnel de l’art ne se donne cette tâche, puissent du moins ne pas être négligés les renseignements qui contribuent à, rectifier les facéties qui, pour le moment, sont jetées, comme de la boue au lieu de fleurs, sur la tombe ouverte du maître disparu.

    (1869.) RICHARD WAGNER.
    Extrait des oeuvres en prose de R. Wagner, tome IX, traduit par M. J.-G.Prod’homme.


    Article publié par : Jean-Marc
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