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    De l’art de la programmation musicale
    A l’usage des Directeurs de théatre
    Le 21 janvier 2005



    Par ÉMILE VUILLERMOZ en Juin 1913

    Cela devait arriver. Depuis longtemps, on prodiguait les plus sages conseils de prudence aux innombrables chanteurs et instrumentistes qui, périodiquement, par voie d’affiches, invitaient les passants à venir faire leur connaissance et à apprécier en tête à tête leurs petits talents de société.

    Très complaisamment, le public s’arrêtait, entrait dans la boutique, écoutait le boniment du vendeur de doubles croches, faisait quelques emplettes et se retirait sans rancune. Devant la facilité de ce commerce, les échoppes de musique se multiplièrent dans des proportions inquiétantes : elles furent bientôt aussi nombreuses et aussi serrées que les baraques du jour de l’An sur nos boulevards.

    JPEG -
    Mr Martinelli - Panurge - Massenet

    Le passant commença à froncer le sourcil et à hâter le pas. Des observateurs avisés adressèrent quelques remontrances amicales à tous ces gagne-petit et leur signalèrent le danger : peine perdue, ils redoublèrent d’insistance et sollicitèrent plus impérieusement le promeneur. Alors, celui-ci, sans récriminer, décida de changer de trottoir et, plantant là ces fournisseurs indiscrets, porta ses pas vers des quartiers moins encombrés. Et les petites baraques sont menacées de la faillite.

    Une statistique récente vient de nous apprendre que, depuis peu, la foule se détourne nettement des concerts et favorise systématiquement les théâtres. Son budget réserve aux spectacles une bonne part de ce que drainaient autrefois les récitals. Les chiffres sont là : les théâtres ont vu augmenter de 6 millions leurs recettes annuelles et les concerts ont vu leurs humbles annuités diminuer de 55 ooo francs.

    Le symptôme est grave. Il fera peut-être réfléchir les auteurs responsables de cette décadence.

    L’intérêt leur ouvrira sans doute les yeux et la crainte de la famine sera pour eux le commencement d’une sagesse tardive.

    Il y a, en effet, bien des raisons expliquant et justifiant cette attitude du public, et il n’est pas inutile de les énumérer.

    Le public joue depuis trop longtemps un rôle de dupe : il a fini par se lasser.

    Rien ne différencie extérieurement un récital de piano d’un autre récital de piano. Sorti du Conservatoire, avec ou sans son premier prix, l’élève de Diémer, de Staub ou de Cortot loue une salle, fait imprimer quelques « demicolombier », dépose des billets chez les éditeurs de musique et prépare avec la plus tranquille satisfaction la sonate de Beethoven, le nocturne ou la mazurka de Chopin et la rhapsodie de Liszt qui sont les trois plats de résistance traditionnels et immuables de ces repas musicaux à prix fixe.

    Pas un instant le débutant n’est effleuré par cette idée que le spectacle de sa rencontre avec l’Appassionata ne constitue pas un de ces événements artistiques dont l’histoire garde le souvenir : avec une touchante ingénuité, il estime qu’en s’attaquant, après des milliers d’autres, aux quelques pages classiques dont se compose le répertoire des récitals qui se respectent, il apporte à ses contemporains une émotion de choix.

    Or, si la révélation de la sensibilité personnelle d’un débutant présente parfois, en effet, un intérêt exceptionnel, ces surprises sont, elles aussi, l’exception.

    Les neuf dixièmes - statistique indulgente ! - des virtuoses abordant la carrière musicale sont moralement incapables de mettre dans leurs interprétations autre chose que les recettes d’école laborieusement apprises. La vie seule leur donnera l’émotion, la passion, le « pectus » qui rendent vivants et efficaces

    comme une prière fervente ces chapelets de notes qu’ils égrènent avec un conventionnel respect. D’ailleurs, avec une sorte d’infaillibilité dans la maladresse, ces imprudents choisissent toujours les oeuvres et les auteurs les plus contraires à leur tempérament personnel.

    Les rêveurs brûlent d’affirmer une sauvage énergie et les « costauds » cueillent passionnément la petite fleur bleue. On voit la frêle fillette de douze ans imposer à ses menottes les grands écarts des plus robustes ambidextres, se hausser douloureusement au romantisme volcanique du piaffant abbé Liszt ou à l’humaine désespérance d’un Beethoven au coeur saignant.

    Et c’est le spectacle le plus vain, le plus inutile et le plus attristant qui se puisse voir. Cette trahison appliquée, consciencieuse, attentive des chefs-d’oeuvre est pour les musiciens une intolérable souffrance.

    Et puis, l’esprit de l’oeuvre n’est pas toujours la seule victime dans cette aventure. Où est le temps où l’on n’osait monter sur une scène qu’après avoir affirmé solidement sa technique et sa culture ? Aujourd’hui, on a pris plus d’assurance.

    La délimitation entre l’amateur et le professionnel est devenue singulièrement imprécise. On voit s’installer au piano ou brandir l’archet des jeunes gens et des jeunes filles d’une incapacité scandaleuse.

    Et je ne parle pas des chanteurs et chanteuses qui, sur ce terrain, ont reculé les bornes de l’inconscience et du ridicule. Donner un concert était autrefois chose grave ; c’est devenu une formalité dénuée de toute importance artistique.

    Tout le monde l’accomplit sans trouble et sans scrupules. Une aimable indulgence - qui, nous le voyons aujourd’hui, est faite de scepticisme et d’indifférence - absout ces incartades quotidiennes. Il est entendu qu’un récital est une carte de visite déposée dans l’antichambre de la gloire par de jeunes solliciteurs inconnus. Ce n’est plus que cela, en effet, et c’est ce que le public a fini par comprendre.

    Étonnez-vous après cela qu’il soit actuellement blasé sur le plaisir d’entendre massacrer, pour la millième fois, les mêmes « morceaux choisis » et qu’il préfère aller au théâtre où l’élimination des non-valeurs s’effectue plus automatiquement.

    Mais les virtuoses de talent eux-mêmes n’échappent pas à d’autres reproches. Quand s’apercevrat-on, enfin, que nos solistes ne savent pas composer un programme ? La lecture des affiches de récitals est décourageante. Sans parler de la répétition impitoyable des mêmes effets et de la manie de redonner sans cesse les mêmes pages de Beethoven, de Schumann ou de Bach, l’adroite ordonance d’un concert est un art qui semble absolument perdu. Il est bien évident, pourtant, que la place assignée à un morceau au cours d’une soirée n’est pas indifférente.

    La question des voisinages est aussi grave pour un virtuose qui tresse une couronne de fleurs musicales que pour une maîtresse de maison qui dispose les noms de ses invités autour d’une table. Il faut qu’une personnalité prépare l’autre et la fasse valoir, par contraste ou par affinité, suivant les cas. Il y a toute une délicate question de préséances à régler et il faut résoudre de très difficiles problèmes. Mais qui donc se donnerait maintenant cette peine ? Qui donc voudrait avouer que notre oreille a droit aux mêmes égards que notre palais et que ce n’est pas un simple préjugé conventionnel qui conseille au gourmet d’éviter de décorer un sorbet avec des anchois de Norvège et d’ensevelir pieusement une sardine à l’huile dans le petit cercueil d’un éclair au café.

    Un menu musical doit tenir compte de nos gourmandises et de nos répugnances, être logiquement composé, présenter un régal à la fois léger et substantiel, être varié et choisi. Hélas ! parcourez les « cartes » du jour et voyez à quel point on se désintéresse de ces préoccupations capitales.

    On y entasse cent vingt à cent cinquante minutes de musique (le « minutage » est la seule entrave apportée à l’exercice de ce commerce) sans s’embarrasser de tant de cas de conscience. Et nous voyons se multiplier ces concerts absurdes, indigestes, étouffants, affichant une tranquille ignorance de l’histoire de notre art et de nos goûts les plus respectables.

    Serait-il donc bien difficile de réunir en deux heures de musique un ensemble d’oeuvres se faisant mutuellement valoir, de nous apprendre un peu notre histoire, de tenter des incursions méthodiques dans un siècle, dans une école, dans une nation cachant encore des trésors insoupçonnés, d’enrichir enfin l’intellect et la sensibilité des auditeurs de quelques notions esthétiques précises, au lieu de le bercer éternellement aux accents de la même romance ?

    Je sais bien qu’on a fait quelques pas dans cette voie ; malheureusement ces pas furent ceux d’un clerc et discréditèrent les initiatives de ce genre. La Schola, spécialiste de travaux historiques, avait été la première à réagir contre la routine des virtuoses et à lancer la mode des concerts historiques. Malheureusement, la médiocrité lamentable des éléments dont elle dispose et la facilité avec laquelle elle se satisfait d’un effort puéril ont fait plus de mal que de bien à l’idée excellente qu’elle avait mise en circulation.

    A force de nous donner des « reconstitutions » décevantes, de pseudo-miracles et de fausses résurrections, elle a découragé la curiosité et l’intérêt de la foule avide de s’instruire.

    Une routine nouvelle ne tarda pas à s’établir et nous fûmes bientôt écrasés sous les « auditions intégrales » absolument inutiles et sous les cycles dénués d’intérêt. La réunion, souvent arbitraire, de trois sonates cueillies au cours des siècles se décora du nom d’Histoire de la Sonate et, tout récemment encore, la juxtaposition des trois noms de Xaver-Richter, de Haydn et de Beethoven fut pompeusement baptisée, pour la plus grande stupeur des musicologues, « Histoire de la Symphonie » ! Comment le public ne sourirait-il pas d’aussi naïves prétentions ?

    Inquiet, ’sceptique, berné par les uns, trompé par les autres, ce pauvre public est bien excusable de manifester un peu de méfiance tardive. D’ailleurs, personne ne songe à l’aider. La critique ne daigne pas s’occuper de ce grouillement prodigieux des « petits concerts » qui ont pourtant souvent plus d’importance artistique que les grands. On ne daigne plus séparer dans chaque génération le bon grain de l’ivraie et on ne cherche plus à décourager les amateurs encombrants.

    Bien mieux, en ne consentant à s’occuper que des gloires consacrées, des virtuoses célèbres et des « vedettes » théâtrales, la presse musicale a créé dans le public un snobisme absurde et dangereux. Le règne désastreux de la « vedette » commence à s’établir dans les récitals.

    On ne vient entendre la pianiste inconnue que si elle est parvenue à obtenir le concours d’une pensionnaire de l’Opéra chantant d’ailleurs n’importe quelle turpitude.

    Comment composer une affiche avec un souci d’art lorsque la lutte pour la vie vous impose de telles concessions ?
    La crise actuelle du concert, aggravée par la vogue présente des réalisations scéniques de tout le répertoire symphonique, - dans quelques année, la gymnastique rythmique aidant, nous verrons quatre danseuses doubler les quatuors de Beethoven, - est donc parfaitement explicable.

    Le public a des torts, mais ses éducateurs en ont bien davantage. Ils devront faire leur mea culpa en toute humilité. Qu’ils y prennent garde, le mouvement actuel les juge. Car s’il est entendu qu’un public a la musique qu’il mérite, il est non moins exact qu’une musique n’a également que le public dont elle est digne.

    Ce n’est pas très rassurant !


    Article publié par : Jean-Marc
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    Adolphe Une